« Il est difficile, il est impossible de croire que le dieu bon, le "Père", ait trempé dans le scandale de la création. Tout fait penser qu'il n'y prit aucune part, qu'elle relève d'un dieu sans scrupules, d'un dieu taré. La bonté ne crée pas : elle manque d'imagination, or, il en faut pour fabriquer un monde, si bâclé soit-il. C’est, à la rigueur, du mélange de la bonté et de la méchanceté que peut surgir un acte ou une œuvre. Ou un univers. En partant du nôtre, il est en tout cas autrement aisé de remonter à un dieu suspect qu’à un dieu honorable. Le dieu bon, décidément, n’était pas outillé pour créer : il possède tout, sauf la toute-puissance. Grand par ses déficiences [...], il est le prototype de l’inefficacité : il ne peut aider personne… Nous ne nous accrochons d’ailleurs à lui que lorsque nous dépouillons notre dimension historique ; dès que nous la réintégrons, il nous est étranger, il nous est incompréhensible : il n’a rien qui fascine, il n’a rien d’un monstre. Et c’est alors que nous nous tournons vers le créateur, dieu inférieur et affairé, instigateur des événements. Pour comprendre comment il a pu créer, on doit se le figurer en proie au mal, qui est innovation, et au bien, qui est inertie. Cette lutte fut sans doute néfaste au mal, car il y dut subir la contamination du bien ce qui explique pourquoi la création ne saurait être entièrement mauvaise. [...] Nous ne pouvons nous défendre de penser que la création ; restée à l'état d'ébauche, ne pouvait être achevée ni ne méritait de l'être, et qu'elle est dans l'ensemble une faute, le forfait fameux, commis par l'homme, apparaissant ainsi comme une version mineure d'un forfait autrement grave. De quoi sommes-nous coupables, sinon d'avoir suivi, plus ou moins servilement, l'exemple du créateur ? La fatalité qui était sienne ; nous la reconnaissons bien en nous ce n'est pas pour rien que nous sommes sortis des mains d'un dieu malheureux et méchant, d'un dieu maudit. Prédestinés les uns à croire au dieu suprême mais impuissant, les autres au démiurge, les autres enfin au démon, nous ne choisissons pas nos vénérations ni nos blasphèmes. Le démon est le représentant, le délégué du démiurge dont il gère les affaires ici-bas. [...] Autre est la portée du démiurge comment affronterions-nous nos épreuves, lui - absent ? »