Je n’en sais rien, à propos de quoi que ce soit. Les années passent et le temps me bouffe de plus en plus. Six années, bloqué au même point, cristallisé entre bonheur d’une période et l’impossibilité de le saisir de moi-même. J’ai jeté, déchiré, brûlé la moindre pièce de l’histoire, sans pour autant arriver à ôter cette voix de ma tête. Chaque putain de détail, des marches usées du salon à la buanderie trop petite ; chaque souffle, chaque peur, chaque larme, il n’y a vraiment rien qui m’ait échappé. Mais rien ne va dans tout ça. Chaque mouvement, chaque action que j’ai faite, toutes les erreurs et les initiatives que j’ai prises, tout ça m’apparaît comme une erreur, un geste antagonique à mon propre bonheur. Tout ça alors que j’ai aucune idée, aucune idée de ce que ça veut dire. J’ai toujours cru que ça n’existait pas, mais maintenant je ne comprends même plus le concept. Regarde-les, ils sont tous si bêtes dans leurs illusions de belle vie, dans leur petite routine réconfortante. Mon dieu ce qu’ils sont bêtes. Cette même routine dans laquelle je me suis renfermé, ce segment de vie que je m’attache tout en le détestant, et que je pleurerai le jour où je devrai faire autre chose. Je suis un nœud, un nœud épais d’interrogations. Je n’ai fait aucun chemin, aucun pas, aucune progression. Je stagne sur ce croisement montagneux dont la nature beaucoup trop belle et omnisciente n’avait rein à faire de l’extinction de mes émotions, de l’extinction de tout un monde, de l’effondrement de toute une relation, qui prenait place sous ce même soleil. Même mes clopes n’avaient aucun putain de goût ; tout ce qui me restait, c’était l’odeur de ce bitume affreux, qui brillait d’un éclat que je ne reverrais jamais, comme cristallisé dans cet instant bien précis. « Et dans mon cœur j’emporterai la solitude » ; mais je ne suis jamais revenu. J’ai tout perdu dans la voix, dans les pleurs, dans la séparation, dans le désespoir et l’impuissance, dans la pluie qui martelait ma fenêtre alors que ta voix tremblante me faisait chialer à l’autre bout du téléphone. Mais je me sentais vivant, d’un vivant qui m’aurait fait braver toutes les épreuves imaginables. Mais là, depuis des années, je ne sens plus rien, il n’y a plus rien sauf cette vague idée, cette vague idée de toi qui restera à jamais comme un éternel rappel de mon propre échec, de ma propre extinction. Qui suis-je ? Un navire dérivant, prit dans des flots indomptables, et au loin il n’y a qu’une lumière discrète parmi tout ce brouillard vivant, il n’y a qu’elle parmi cette épaisseur suffocante, un point fixe, une obsession de l’existence. Toute autre misère n’est que détresse, que moi-même, qu’une même détresse, qui se reflète dans chaque visage dans chaque chose ; une détresse faite monde. Et je me guide dans la vie par un passé perdant son sens, vers un avenir fait d’espoirs vides, d’angoisses flottantes. Es-tu là ? Sous cette lune de ma vie, cachée partout sous le sens que tu me faisais donner au monde. Es-tu là toi ? Mais moi, où suis-je ? Coincé, là-haut, au carrefour de ces montagnes, aveuglé par le soleil de la fin du monde. Miséreux, détruit, me détruisant. Où suis-je donc ? Perdu dans un temps qui ne cesse de m’échapper tout autant que je le fuis. Mais alors pourquoi ? Pourquoi toi n’échappe tu pas au temps ? Pourquoi ne vas-tu pas rejoindre le rang de l’oubli et m’ôter cette écharde de la chair, qui chaque jour façonne ma vie en la découpant à la lame ? Car je suis façonné, troué, transpercé, je reste dans ce monde déchiré en deux, vide, où ne vivent que les désespérés. Mais nous, les désespérés, nous prenons notre pinceau, brisé, les poils bousillés, la palette séchée, à peindre le monde de couleurs fades, pâles. Erratique, névrotique ; moins à moi même qu’aux couleurs d’un monde délavé, poussé vers le souvenir de nos couleurs. Toujours des souvenirs. Toujours des regrets. Toujours une âme qui se cramponne au passé. Toujours un pitoyable acharnement à retenir le présent qui s’enfuie. Toujours une lutte inutile contre le temps. Toujours cette folie de vouloir réaliser l’impossible.